Extrait de "La peinture à Dora"

François Le Lionnais

 



... J'avais fait la connaissance dans le camp de deux ou trois peintres. Mais je les voyais peu par suite des difficultés inhérentes à la profession de détenu, et d'ailleurs je ne recherchais point leur compagnie. Nous n'avions pas la même manière de comprendre et d'aimer la peinture. Je préférais m'entretenir de ce sujet avec mon meilleur ami de là-bas, un jeune homme auquel je m'étais attaché comme on ne peut le faire que dans ces exceptionnelles circonstances et qui ne devait, hélas, pas sortir vivant de cette affreuse aventure : il s'appelait Jean Gaillard.

Aussi intelligent que sensible il était avide de tout ce qui touchait aux choses de l'esprit. Ensemble nous passions tout le temps dont nous pouvions disposer à faire le tour des connaissances humaines, une sorte d'inventaire de tout ce que les civilisations ont su édifier. ... Le jour de la peinture arriva et Jean me demanda de lui faire part de ce que je savais et pensais sur cette question.

Je commençai par lui exposer le plan de mon grand livre sur la Peinture. Cet ouvrage (qui faute de temps a les plus grandes chances de ne jamais paraître) propose en cette matière le point de vue d'un amateur de mathématiques et par conséquent de fantaisie. Pour illustrer ma théorie des « deux portes » et quelques autres thèses (dont certaines n'étaient pas sans le scandaliser agréablement) il eût été nécessaire de les appuyer sur des exemples nombreux, précis et tangibles. Malheureusement, je ne pouvais lui mettre sous les yeux ni les œuvres elles-mêmes, ni même des reproductions. Il fallut nous contenter d'un expédient : je lui décrivis ces œuvres avec la plus grande minutie pendant les interminables heures d'attente sur la place d'appel. Doué d'une excellente mémoire, Jean réussit ce tour de force de se familiariser avec quelques tableaux célèbres au point de pouvoir en parler en meilleure connaissance de cause que tant de gens qui les ont regardés sans les comprendre, sans les aimer, et je crois, bien souvent, sans les voir.

C'est ainsi que nous contemplâmes longuement avec les yeux de la pensée la Vierge au Chancelier Rolin de Van Eyck. Je projetais comme avec une lanterne magique le sévère regard du donateur, les lapins écrasés sous les colonnes, l'ivresse de Noé racontée sur un chapiteau, les petites touffes d'herbe qui poussent entre les pavés de la courette et les six marches de l'escalier qui conduit à la terrasse, tous les détails de la circulation fluviale et de l'agitation citadine du fond. Les tragiques diagonales entrecroisées du Saint François recevant les stigmates de Giotto le bouleversèrent, le tendre et délicieux Supplice de Saint Cosme et Saint Damien de Fra Angelico le charma. Nous fîmes de longues excursions dans La Tentation de Saint Antoine de Jérôme Bosch (de Lisbonne); dans La Vierge aux Rochers de Vinci ; dans un certain tondo de Pérugin (il est au Louvre et représente la Vierge entre sainte Rose, sainte Catherine et deux anges) auquel on n'accorde pas l'attention qu'il mériterait (et surtout qu'on ne vienne pas m'opposer la fadeur — indiscutable — des figures; le problème est ailleurs), dans La fuite de Sodome de Lucas de Leyde, d'une si extraordinaire atmosphère d'apocalypse, dans La Mélancolie de Dürer (dont nous reconstituâmes le carré magique en nous souvenant qu'il contient la date de sa création : 1514); dans ce petit Véronèse du Musée de Grenoble qui représente l'apparition du Christ à Madeleine et qui, s'il n'est probablement pas le plus remarquable des Véronèse existants, est, en tout cas, le plus magique que je connaisse. (N'ayant pas encore revu ce tableau, je me demande si la robe de Marie-Madeleine est bien réellement telle — et si féerique — que je crois m'en souvenir).

Pierre par pierre, nous construisions le plus merveilleux musée du monde. Ce faisant, nous avions fini par extraire de chaque œuvre un détail seulement, parfois deux, infiniment plus sonores, plus lourds et plus justes, — plus vrais que la misérable réalité qui nous broyait sans nous convaincre. La Kermesse de Rubens nous livra la petite jalouse du premier plan à gauche, et aussi, à droite, ce prodigieux passage du tumulte humain au mélancolique apaisement de la nature. Nous dérobâmes sa grappe de raisin à la Fécondité de Jordaens, le petit âne du Buisson de Ruysdael, la nappe miraculeuse des
Pélerins d'Emmaüs. Nous pénétrâmes, le cœur battant, dans la chambre qui est à l'arrière-plan des Ménines...

Nous réinventions chaque tableau, inquiets de dire, avec de simples mots, ce bonheur insolent dans la couleur des
Femmes d'Alger, le fleurissement sensuel du Moulin de la Galette, et la préméditation de chacune des mille touches apparentes de la Maison du Pendu.

Il me fut relativement plus facile de ressusciter des œuvres d'un contenu plus richement affectif comme La Charmeuse de Serpents du douanier Rousseau, ou Le Fou en transes de Klee. Je crois avoir rendu mon camarade quelque peu amoureux de cette précieuse jeune fille qui, sur la gauche de
L'embarquement pour Cythère, nous tourne presque le dos et engage avec une charmante décision son bras dans celui d'un jeune gentilhomme pour l'entraîner vers la nef en partance. Je profitai de ces rectangles que Poussin a disposés derrière son Auto-portrait du Louvre pour légitimer ceux (assez différents, bien sûr) de Braque et de Mondrian. La Mariée mise à nu par ses célibataires, même de Marcel Duchamp surprit beaucoup mon ami. Il hésitait un peu devant la description que je lui en fis et n'accepta cette œuvre étonnante que sous le bénéfice d'un futur inventaire. Il marqua plus d'empressement à conclure alliance avec La Horde de Max Ernst. Il est vrai que l'atmosphère de Dora était plus favorable à ce dernier tableau. ...

 

Extrait d'un article paru dans la revue Confluences (N° 10 - mars 1946) repris et publié par L'Echoppe (1999)

 

Retour aux origines

 

Locations of visitors to this page